Quand le conflit aide à grandir :

Transformer un conflit…à l’aide du yoga

Revue du RYE n° 10

 

 

 

Le conflit construit ... parfois. Lorsqu’il est transformé, dans le cadre d’un règlement intérieur bien fait qui reste le recours absolu, il devient l’expérience d’une meilleure connaissance de soi, de l’autre, du monde. Il peut, dans certaines conditions, devenir un élément favorisant l’intégration de données existentielles fondamentales. A nous, éducateurs, enseignants, engagés dans cette quête, de donner aux enfants, aux adolescents, des indications (outils, clés, guides…) pour vivre cette expérience.

A l’école, au collège, les conflits sont quotidiens et sont autant de matériaux à transformer dans cette perspective. L’identification des conflits et des émotions constitue une étape de cette transformation, qui commence par la mise à distance ; et l’on  sait combien le recul est essentiel pour imaginer une issue à un problème. La relaxation et le yoga permettent, entre autres, le développement de ressources intérieures indispensables à la gestion des émotions lors des situations d’échange.

 

 

Remarques préliminaires

Tout le monde sait le rôle important des réactions inconscientes du corps au cours de l’éruption d’un conflit. La relaxation est une démarche dans laquelle, par des moyens simples, la personne est amenée à établir le calme dans son corps, qui est à la racine des sensations et des émotions perturbatrices. Par la séance de relaxation, la personne revient à la biologie du corps qui mémorise le possible retour au calme.

Chaque séance de relaxation s’articule de la manière suivante :

-         prise de conscience de soi dans l’environnement

-         prise de conscience systématique, précise et détaillée du corps

-         prise de conscience du souffle

-         ensuite seulement, viennent les images analogiques ou visualisations, qui peuvent prendre la forme d’évocations ou d’histoires suivies

-         retour aux contacts du corps sur le sol ou la chaise

-         mouvements, étirements

 

Les cinq points décrits ci-après s’imbriquent les uns dans les autres, sans priorité

chronologique. J’illustrerai certains de ces 5 points par des extraits de séances de relaxation (en italique dans le texte) que nous avons pratiquées en classe. Les séances se déroulent selon les étapes de la technique du yoga nidra et sont pratiquées une fois par semaine. Une dizaine d’adolescents sont inscrits dans l’UPI. Partiellement intégrés dans les classes de collège, ils y suivent quelques cours, ils sont regroupés le reste du temps dans la classe UPI.

 

1)    Identifier les émotions : « Que se passe-t-il en moi ? »

Un travail sur la connaissance des émotions humaines a été fait en classe. Il s’est déroulé sur plusieurs séances. Au cours de l’une d’entre elles, je distribuai des photos de visages exprimant les émotions principales (d’après les travaux de Paul Ekman relatés dans le livre de Daniel Goleman)*, et je demandai aux élèves de les nommer. Cet exercice a permis de mettre des mots sur les principales émotions ressenties ou lues sur les visages.

-         la colère

-         la surprise

-         la joie

-         le dégoût

-         la tristesse

-         la peur

L’affiche sur le mur est d’un grand secours pour nommer l’émotion qui surgit.

(Illustration 1 : Photos des visages)

Exercice de tension/détente :

Allongé sur le sol, se concentrer sur les sensations du visage

Etirer les coins de la bouche vers les oreilles,  comme pour faire un grand sourire, étirer, étirer, étirer, … détente

Rapprocher les sourcils  l’un de l’autre comme lorsqu’on est en colère, froncer les yeux, rapprocher, rapprocher, rapprocher, …détente

Remonter les sourcils vers le cuir chevelu comme lorsqu’on est surpris, écarquiller les yeux, remonter, remonter, remonter, … détente

Respirations

Les images : visualisation de soi-même en colère. Comment est le corps ? Comment est le visage ? Quels sont les mouvements du corps ? Imaginer avec précision les déplacements, les mouvements, les différentes parties du corps dans la colère.

Même travail sur la joie…

Retour aux contacts du corps sur le sol

 

2)    Identifier les conflits : « De quoi s’agit-il ? »

Un outil de distanciation utile dans une situation de conflit est son identification par la question : « Dans quelle bagarre suis-je entraîné ? »

Une liste non exhaustive peut être schématisée comme suit (vos idées sont les bienvenues pour la compléter ou la modifier). Ici encore, une affiche sert de référent en cas de besoin. (Illustration 2 : Les types de conflits)

Chaque type de conflit est nommé, son mécanisme est expliqué lorsqu’il se présente. Il peut aussi être étudié plus systématiquement, en racontant par exemple de petites histoires illustrant les différentes situations.

 

-    la situation de blocage ou cadenas, le déclencheur de la dispute est           toujours le même

-         la répétition du conflit ou cercle vicieux, la dispute se répète dans la durée quel qu’en soit l’objet

-         l’enchaînement réactionnel, une action ou un mot en entraîne un autre ou engrenage, actions et réactions se succèdent

-         l’enchaînement réactionnel avec montée en puissance ou escalade, la violence des réponses va en s’accentuant

-         l’imbroglio ou sacs de nœuds, une nébuleuse d’évènements semble rendre le conflit inévitable

 

Les scenarii  analogiques sont la traversée de la tempête,  de la forêt de ronces ; la chute dans le puits ; le tourbillon de vent, l’orage… L’histoire ou les images tenteront d’évoquer des situations au cours desquelles on se trouve entraîné par les éléments extérieurs mais où il est possible d’agir, de réagir, ou de lâcher prise et laisser passer la crise…

3)    Imaginer des solutions ou des stratégies de résolution : « Comment s’en sortir ? »

Il est possible de formaliser les stratégies de la façon suivante (d’après le livre de Jeanne Gerber)** :

-         éviter le problème

-         s’excuser

-         en rire

-         partager

-         s’en remettre à la chance

-         faire un tour de rôle

-         faire un compromis

-         demander de l’aide extérieure

 

L’histoire : escalader  la colline

En haut de la colline, un château fort sans porte ni fenêtre

Une voix familière appelle de l’intérieur, la personne (ou l’animal)  est emprisonné, il faut la délivrer

Surmonter l’obstacle seul par un moyen personnel  à imaginer…

 

4)    Recourir au souffle : « Respire bien ! »

L’entraînement sur la respiration au cours des séances de relaxation est un élément important lors de l’explosion du conflit, car il permet une mobilisation rapide des ressources physiques personnelles. En utilisant immédiatement un type de respiration connue, il est possible de calmer le cœur qui s’emballe dans la colère, de calmer la respiration en allongeant le souffle, le faire descendre dans le ventre, le rendre plus profond, l’apaiser.

 

Exercice : faire descendre la conscience de la zone claviculaire à la zone diaphragmatique :

Au cours de la séance, je place un petit coussin de soie rempli de riz sur les clavicules.

Sentir le poids du coussin, le soulever avec le souffle, le soulever plusieurs fois en étant très attentif aux sensations. Puis j’ôte le coussin et je demande aux élèves de mobiliser l’empreinte corporelle du coussin, d’évoquer  le souvenir de son contact, de son poids…

Même travail en posant le coussin successivement sur la  poitrine, et enfin sur l’abdomen.

 

5)    Anticiper positivement : « Tout va bien se passer ! »

Lorsqu’on sait qu’une situation va nous mettre à fleur de peau : examen, contrôle, mise à l’épreuve par une situation stressante ; la préparation peut éviter nombre de réactions émotionnelles. En relaxation, on se visualise dans la situation par des détails sensoriels : les couloirs, la couleur des murs de la pièce, la texture du sol, la position et les mouvements du corps, le visage des examinateurs (lorsqu’ils sont connus), la feuille blanche ou le terrain de sport …

 

La séance de relaxation détaillée présentée ici est une préparation à une animation dans l’école maternelle voisine du collège. Chaque semaine, les élèves de l’UPI, dont certains ont de grosses difficultés de lecture, vont lire des albums de la littérature enfantine à de petits groupes d’enfants de la classe des « petits/moyens ».La séance s’inscrit dans notre pratique hebdomadaire de relaxation, il s’agit de la 6ème séance.

 

Position assise sur la chaise, la tête dans les mains, les coudes sur la table

« Fermez les yeux et sentez les points de contact de votre corps : la plante du pied,  les orteils dans les chaussures ; les cuisses et le fessier sur la chaise ; les coudes sur la table. 

Sentez votre visage et votre tête posés dans le creux de vos mains,  sentez votre colonne vertébrale de bas en haut qui se détend, sentez votre cou qui se détend.

Décompter 5 respirations de 5 à 1, chaque respiration vous apporte un peu plus de détente…

Concentrez sur l’espace derrière le front et voyez :

Vous marchez vers l’école maternelle, vous sentez le poids de votre livre dans la main, vous sentez l’air frais sur votre visage, l’odeur des arbres. Les feuilles d’automne tombent lentement autour de vous, emportées par le vent. Vous arrivez devant l’école maternelle.

Voyez le couloir très lumineux qui vous conduit jusqu’à  la classe.

Voyez les peintures des enfants sur les murs, la couleur bleue de la porte de la classe.

S. (la maîtresse) : vous accueille, et tous vous disent bonjour, les petits sont encore un peu endormis après leur sieste.

Voyez les petites tables, les petites chaises.

Vous vous installez dans un coin de la classe avec votre livre et 5 enfants viennent calmement s’asseoir en demi-cercle devant vous…

Vous lisez votre album…

Vous mimez un passage du  livre, votre voix monte, descend, change de ton…

Les enfants sourient, ils vous écoutent, ils sont étonnés…

Les enfants sont contents, et vous aussi. Vous êtes fiers de vous car votre lecture leur a beaucoup plu…

Il est temps de revenir au collège et de reprendre contact avec votre corps assis sur la chaise ici, au collège. Sentez les coudes, les cuisses, les orteils qui commencent à bouger dans les chaussures

Reprenez 5 respirations comptées de 1 à 5, de plus en plus profondes et ouvrez lentement les yeux. Baillez, soupirez, étirez-vous. Vous allez maintenant relire encore une fois le livre que vous présenterez cet après-midi »

L’après-midi à l’école maternelle se déroule comme prévue : « Les jeunes enfants sourient, ils écoutent, ils sont étonnés, contents….. »

Non, pas exactement,  mais plaisanterie mise à part, il est possible d’observer, non pas la stricte réalisation d’une prédiction, mais une activité posée dans une ambiance calme et laborieuse. C’est comme si la préparation avait fait tomber la peur de l’échec, si prégnante chez ces jeunes ; comme si la confiance en soi était possible l’espace de cet échange ; et qu’il était permis d’offrir quelque chose qui vient de soi, de prendre ce risque sans craindre le jugement négatif…C’est comme si la lecture de l’album était plus aisée et les problèmes techniques moins importants. Je passe de groupe en groupe, discrètement, je les écoute sans intervenir, je me régale…C’est un de ces moments qui me font dire que je fais vraiment un beau métier et que ce qui se passe là est juste, voilà tout ! Je me dis aussi que la relaxation pratiquée le matin a bien préparé les élèves à ce qu’ils avaient à vivre l’après-midi et leur a facilité la tâche.

 

         En guise de conclusion

La gestion des conflits met en œuvre de multiples facteurs, elle nécessite toujours une discussion, de l’imagination, du sérieux et beaucoup d’humour ! Elle demande aussi une bonne connaissance de soi, une capacité à se mettre en cause, de la part des enfants ou des jeunes comme de celle des adultes. Et elle peut être favorisée par de simples techniques et un bon entraînement : s’éloigner, boire un verre d’eau, respirer, …

 

J’ai pu observer dans ma classe qu’un certains nombre de conflits étaient enrayés avant le point de non retour. L’expérience m’a montré que ces techniques offrent parfois le pouvoir d’éviter la gifle, le coup. Car j’ai vu des élèves réussir à se contenir,… en respirant ! Ils comptent encore sur ma présence pour les aider à réduire leur réactivité. Mais je suis curieuse de voir si l’année prochaine, ils auront acquis davantage d’autonomie dans le domaine de la maîtrise de soi, si intimement liée à l’estime de soi : quelle fierté d’avoir pu résister à sa colère ! (N’est-ce pas là l’un des plus durs combats qu’il nous soit donné de mener ?)

 

Depuis que j’utilise les techniques de relaxation avec les adolescents, qu’ils soient handicapés ou non,  j’ai très envie d’en étudier plus précisément les effets, sur un temps d’observation plus long. Je parle d’une étude structurée avec des outils probants, élaborés par une véritable équipe de recherche. En effet, il me semble impérieux, voire urgent aujourd’hui, d’offrir aux adolescents des techniques de ce type, qui les aident à vivre, tout simplement.

           

 

 

 

Laurence Scheibing, enseignante spécialisée, responsable d'une UPI (Unité Pédagogique d'Intégration), au Collège Camille Claudel de Villeneuve d'Ascq (59), professeur de Viniyoga. Formatrice au RYE (Recherche sur le Yoga dans l'Education)