Revue du RYE N°13

Yoga au collège : tout le monde s’y retrouve ! 

 

 

Pour travailler avec des élèves handicapés, comme avec les autres, il est profitable d’enrichir les situations pédagogiques d’exercices spécifiquement issus du yoga, en voici quelques illustrations concrètes.

 

Je suis responsable depuis six ans d’une UPI (unité pédagogique d’intégration), c’est un dispositif de l’éducation nationale qui reçoit des adolescents handicapés mentaux dans un collège. Ce dispositif leur permet d’accéder à un enseignement traditionnel et de rester en contact avec une réalité sociale normalisée, tout en se référant à une section protégée. J’utilise en classe avec eux des techniques de yoga et de relaxation, ainsi que des exercices visant à améliorer leurs capacités de communication. Je décris ici brièvement des élèves dont l’évolution a été améliorée par différents aspects spécifiques du yoga appliqué au collège. Je pratique une heure hebdomadaire de yoga/ relaxation/techniques de communication et de courtes et fréquentes séquences de mouvements incluses dans les cours en classe selon les besoins ou l’ambiance du groupe.

 

Vivre ensemble

         Nous travaillons quotidiennement sur les différents aspects du « vivre ensemble ». Les collégiens échangent le plus souvent avec vivacité, brutalité parfois ; la réactivité immédiate est le mode de communication le plus fréquent. Pour construire un espace hors menace dans la classe, nous prenons le temps et l’espace : « pour mieux vivre ensemble, vivons à bonne distance ».

 

 

Il s’agit de mieux connaître les émotions et les conflits tout en réfléchissant au fonctionnement du groupe :

-         identifier l’émotion chez soi, chez l’autre

-         connaître les processus qui agissent dans la mécanique des conflits

-         définir des limites que le groupe se donne : respect de la place et de l’espace de chacun ; honnêteté des propos que l’on tient ; compréhension ou tout au moins écoute des différences et des difficultés de l’autre ; valorisation des expériences d’échange, de partage, d’aide…

Quelques phrases auxquelles on se réfère sont affichées :

« Ne l’oubliez jamais, celui qui laisse commettre  une injustice ouvre la voie à  d’autres injustices » (Willy Brandt)

« L’important n’est pas d’être plus intelligent que les autres mais d’être chaque jour un peu plus intelligent que soi-même » (Albert Jacquard)

« Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu'un d'autre de sa liberté. L'opprimé et l'oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité » (Nelson Mandela)

« Une loi ne pourra jamais obliger un homme à m'aimer mais il est important qu'elle lui interdise de me lyncher. » (Martin Luther King)

         Tout en évoluant dans la connaissance de soi et plus largement de l’être humain, nous abordons de aspects plus techniques se référant au yoga pour se donner des moyens de rester calme.

 

Prendre la posture

E est une fille de 15 ans qui termine sa quatrième année en UPI. C’est une grande fille qui a du mal à dire non, à s’affirmer. Elle est souvent manipulée par les autres et montre peu d’expression et de défense personnelles. Cependant, elle réclame chaque semaine la séquence de relaxation. Les premières fois, très agitée E semblait incapable d’immobilité et lorsque l’attention sur telle ou telle partie du corps était demandée, elle bougeait plus encore, gênant les autres élèves. Nous avons exercé la rotation de la conscience dans les parties du corps tout en représentant le corps et le trajet du souffle dans le corps (le corps est représenté sous forme de labyrinthe). Le travail corporel sur les postures et les cours enchaînements lui permettent de se représenter son corps en dessinant l’enchaînement, ou en faisant comme sur la photo ou le dessin proposé, ou encore en imitant un autre élève. E n’est pas devenue l’as de la défense personnelle, mais elle a développé ses ressources et pris des repères corporels sur le corps situé dans l’espace et par rapport aux autres. Un certain calme l’habite durant les séquences de relaxation aujourd’hui. Peu à peu, la détente et le silence se sont installés, le corps s’est immobilisé, tranquillisé.

 

 

 

 

Respirer

M est un élève arrivé dans la classe à l’âge de treize  ans, il passe trois ans dans la section avant d’être orienté dans un lycée d’enseignement adapté. C’est un garçon solide physiquement, il a de la force et il est de grande taille, il pratique le taekwondo en club. Il est bien accompagné par sa famille. Sa plus importante difficulté personnelle (différenciée des difficultés scolaires) est de rester calme, il est sujet à de violentes invasions émotionnelles qui l’entraînent dans des réactions très brutales (il est allé jusqu’à casser une chaise !) qu’il regrette ensuite. La relaxation constitue pour lui un grand moment de la semaine. Nous exerçons la mise à distance à l’aide de respirations simples mais avec une attention particulière, mobilisables à tout instant. Elles s’exécutent le plus souvent en mouvement sur des enchaînements (l’arbre qui pousse, le héros, le cavalier). M réclame les exercices et s’y plonge chaque fois totalement. C’est un travail régulier auquel nous faisons référence souvent durant le reste de la semaine. M est capable d’accéder au calme contrôlé, décidé par lui-même durant les séquences de relaxation. Lors d’éventuelles altercations je lui suggère chaque fois de mobiliser cette capacité acquise et de revenir à lui. Peu à peu, nous l’avons vu évoluer dans une meilleure maîtrise de soi, il reste sensible mais il a pu entrer au lycée d’enseignement adapté, ce qui constitue en soi une belle preuve de contrôle de soi !

        

 

Se concentrer

D est un garçon de 13 ans très actif, anormalement actif, dont le corps est agité en permanence. Continuellement en mouvement sur sa chaise, se levant à tout propos, parlant de même ; il dit tout ce qui lui passe par la tête. Il est en deuxième année d’UPI. Nous avons rapidement exercé la relaxation lors de courtes séquences sur tables ; notamment en préparation des exercices d’écriture et de calligraphie à la plume qui entrent dans notre emploi du temps hebdomadaire. Nous avons vite remarqué que la concentration sur le geste et la trace écrite sont comme une bouffée d’air pour lui, le corps (et sans doute l’esprit !) enfin apaisé. En effet, D se montre capable dans ces conditions de mobiliser toute son attention et d’exécuter avec soin et  créativité les tâches demandées.  Le projet est de l’aider à retrouver cette capacité de concentration durant d’autres activités et ainsi prendre conscience et contrôler les mouvements permanents et la labilité qui le caractérisent. J’ai bon espoir qu’il puisse en effet transférer ce savoir être à d’autres domaines.

 

 

 

Tous les élèves progressent à leur rythme et selon la spécificité de leurs difficultés. J’ai la chance de travailler avec eux plusieurs années de suite (deux à quatre ans), je peux donc engager un travail à long terme et observer de réels résultats. Cependant il est possible d’instaurer un climat et une bonne qualité d’attention rapidement dans un groupe, j’en ai fait l’expérience avec des collégiens de 5ème et de 4ème du collège en quelques heures (douze à quinze heures) à raison d’une heure hebdomadaire. Je suis persuadée que tout élève, quel qu’il soit, peut en tirer profit.

De mon côté, la pratique régulière du yoga, entre autres bénéfices, affine mon regard sur la vie en général et sur mon travail en particulier, tout en favorisant le réglage d’une plus juste distance avec les personnes et les situations rencontrées au quotidien. Je respire !

Ces expériences diverses me permettent d’affirmer que la pratique du yoga m’apaise personnellement et apaise l’enseignante en moi ; et que le yoga nourrit mon imagination d’éducatrice (au sens large) ; il me donne une orientation et un avenir professionnels, tout en me reliant à une discipline millénaire qui a fait ses preuves.

 

 

 

Laurence Scheibing, enseignante spécialisée, responsable d'une UPI (Unité Pédagogique d'Intégration), au Collège Camille Claudel de Villeneuve d'Ascq (59), professeur de Viniyoga. Formatrice au RYE (Recherche sur le Yoga dans l'Education)