ANDRE DELOBBE de  MONTPELLIER, retraité du CNRS depuis 12 ou 13 ans. Il a effectué des recherches en biochimie et en immunologie.

 

« J'ai commencé le yoga à l'automne 1967 au cours d'une psychanalyse, entreprise à la suite de difficultés avec les militaires pendant la guerre d'Algérie. Pendant trois ans, j'ai suivi les cours à l'Académie occidentale de yoga (fondée par Lucien Ferrer et dirigée par Roger Clerc). Puis de 1970 à 1973, j'ai suivi l'enseignement de Sri Mahesh (fondateur de la Fédération française de Hatha-yoga) au Centre de
relations culturelles franco-indien. A Montpellier, j'ai encore pris quelques cours tout en participant à des stages organisés par Sri Mahesh à la Sainte Baume. A l'un de ces stages, j'ai assisté à des conférences et à des démonstrations de lavages de l'estomac par le Dr Bhole.
Quand j'ai décidé d'enseigner le yoga, vers 1977, j'ai entrepris des études universitaires de psychologie à Montpellier. Je suis titulaire d'une maitrise de psychologie pour compléter ce que m'avait apporté la
psychanalyse.

Après la publication de mon livre en 2000, je me suis rapproché en 2003 du groupe "Corps et Culture"de UFR-STAPS de Montpellier, fondé  entre autres par Jacques Gleyse, actuellement prof à l'IUFM de Montpellier et Gilles Bui Xuan, prof à l'UFR-STAPS de Dunkerque. Cette équipe a finalement été reconnue comme  "Jeune équipe" de recherche sous le nom de "Santé, Education et Situation de Handicap".  J'y travaille en particulier avec un doctorant qui s'intéresse au Tai chi schuan. »

 Présentation

 

 

Le yoga au risque de la psychanalyse

et de la science occiden­tale

 

De André Delobbe, L’Harmattan, éditeur (2000)

 

J’ai longtemps travaillé comme chercheur dans des laboratoires scientifiques de biologie, je pratique le yoga depuis quarante et un ans et je l’enseigne depuis au moins vingt-cinq ans. Je n’ai jamais renié le chercheur scientifique que je suis profondément et j’ai toujours confronté ce que je constatais dans ma pratique du yoga à ce que je pouvais avoir appris de la physiologie et de la psycho­logie humaine et à ce que je pouvais en apprendre si mes connaissances étaient insuffisantes pour comprendre ce que j’observais. C’est pour cela que j’ai éprouvé le besoin d’exposer dans un livre le fruit de mon expé­rience du yoga à la lumière de ce que pouvaient en dire les disciplines de la science occidentale que je viens de citer.

Il faut évidemment rappeler tout de suite que la science ne dit que le « comment » des choses et que bien souvent ce qui est de loin le plus important quand on est témoin de certains faits, quand on vit certaines situations, c’est le « pourquoi ». Les réponses à ces « pourquoi », seules les religions ou quelque fois la philosophie peuvent nous les donner. Pourquoi le yoga, que l’on soit spiritualiste ou pas, nous met-il en présence d’une sorte de quasi-toute-puissance de notre corps et de notre esprit, je n’ai évidemment pas la prétention d’y répondre au nom de la science occidentale.

Je situe le yoga par rapport aux autres pratiques corporelles traditionnelles comme le Qi-cong, la philocalie ou la mystique d’Ignace de Loyola et par rapport aux méthodes de relaxation occidentales. Le hatha-yoga est une gymnastique mais qui s’intéresse à des muscles complètement ignorés des professeurs d’EPS occidentaux, ce qui la rend infiniment plus efficace aussi bien sur le plan physique que sur le plan psychique. Il s’agit par exemple des muscles des yeux ou du périnée qui en Occident  ne font l’objet de soins que par des paramédicaux, respec­tivement, les orthoptistes, ou les kinésithérapeutes spécialisés après des accouche­ments par exemple.   

Dans les sociétés traditionnelles, toutes les situations de la vie quotidienne impliquent l’intervention d’esprits venant du « monde autre » comme disent les ethnologues. Pour un certain nombre de ceux-ci, l’existence de ce monde est très liée à notre capacité de rêver pendant notre sommeil et à notre capacité à “voir” des formes humaines ou autres dans le profil d’un rocher, d’un nuage ou d’une tâche d’encre dans le test projectif de Rorschach. Ces projections sont une des manifestations de la correspondance, de l’analogie directe, entre le macrocosme (l’univers) et le microcosme (le corps humain), l’un se projetant sur l’autre. Je m’appuie sur les réflexions d’Edgar Morin sur la pensée complexe pour montrer que ce qu’on expérimente dans la pratique du yoga est très complexe mais pas en rapport avec un macrocosme mystérieux. Le caractère mystérieux que peut prendre le yoga est renforcé par le fait que la description précise des sensations (kinesthésiques, proprioceptives) éprouvées au niveau de notre corps est très difficile.

Il est souvent question dans les livres sur le yoga de déconditionne­ment. Je décris comment en utilisant à la fois les sensations éprouvées en relaxation et ce que l’on éprouve en quittant les postures, on peut se décondition­ner très en douceur, dans le plaisir, par petites étapes, des réflexes musculaires et vasculaires qui limitent notre souplesse et nous rendent très dépendants de nos émotions. J’ai employé en particulier cette méthode pour réaliser les lavages par “ramonage” du nez (à l’aide d’un lacet) et de l’œsophage (à l’aide d’un ruban de tissu), ce qui m’a permis de me déconditionner en grande partie de réflexes nauséeux qui semblent pourtant inconditionnels à nos yeux occidentaux. Ces pratiques corporelles conduisent ipso facto à une certaine maîtrise des affects, des émo­tions.

Le manque de souplesse est surtout dû à une trop grande intensité des réflexes myotatiques et un réglage particulier des boucles gamma bien connus des physiologistes qui s’occupent des muscles. Mais ces réflexes nous permettent de nous tenir debout. Beaucoup de gymnastiques essayent de nous rendre notre souplesse de façon plus ou moins adroite mais le yoga est de très loin celle qui procède de façon la plus douce, la plus agréable et la plus complète J’utilise le concept d’eutonie introduit par Gerda Alexander. Ce déconditionne­ment conduit à un équilibre plus facile quelque soit la position que nous adaptons ; de plus il a des répercus­sions psychiques très importantes. Quand nous sommes en eutonie du point de  vue de l’équilibre, nous nous sentons complètement diffé­rents, souvent cela commence par le fait que nous nous trouvons plus grands que ce nous ressentons d’habitude.

Ce déconditionnement ne va pas de soi. Il faut être très attentif pour repérer les sensations qui permettent ce déconditionnement. Il faut bien souvent changer radicalement de représentations psychiques pour y aboutir. Le travail sur soi nécessaire pour admettre ces représentations est semblable à celui qui s’effectue en psychana­lyse. On est confronté bien souvent aux mêmes résistances. Ce décondi­tionnement peut être considéré comme une ascèse sans ascèse, une ascèse agréa­ble, très agréable ce qui en fait une sorte d’hédonisme.